Le mardi 25 septembre 2007
Notre obsession musicale vue par la science
Paul Journet
La Presse
Collaboration spéciale
Le cerveau humain est-il programmé pour apprécier la musique? Oui, croit Daniel Levitin, un chercheur de l'Université McGill.
C'est une des thèses que le Californien développe dans
This Is Your Brain On Music, best-seller du New York Times qui
vient de paraître en format de poche. Rencontre avec un mélomane qui a
transformé son obsession pour la musique en quête scientifique.
La philosophie naît de l'étonnement que les choses soient ainsi plutôt
qu'autrement, pensait Platon. On pourrait dire la même chose des études de
Daniel Levitin, titulaire de la chaire de recherche Bell en psychologie de
la communication électronique et directeur du laboratoire de recherche en
perception, cognition et expertise musicale de l'Université McGill.
Ce qui étonne ce mélomane obsessif? Que de simples vibrations des molécules
de l'air réussissent à faire vibrer tout notre être et à communiquer même
les émotions les plus indicibles. Pourquoi une combinaison particulière de
timbre et de fréquence plutôt qu'une autre? Pourquoi pas une réaction
semblable aux longueurs d'onde de la lumière?
En entrant dans le bureau où Levitin rumine ces questions, on devine
rapidement qu'il diffère de ses pairs. On voit un disque d'or de Stevie
Wonder accroché au mur. Puis, 10 minutes plus tard, on l'entend glisser dans
la conversation: «J'ai aimé le dernier concert des Police, mon ami Sting m'a
donné des billets.»
Ce sont des vestiges de son ancienne carrière. En 1978, à 20 ans, Levitin
quitte l'école pour mieux se consacrer aux Mortals, son groupe punk. Malgré
un certain succès local, les Mortels ne survivent pas aux tentatives de
suicide du guitariste ou au faible du chanteur pour l'oxyde de nitrate.
Levitin entame alors une carrière de producteur. Il jouera aussi comme
musicien de studio pour Van Morrison et Steve Miller, réalisera des disques
de Blue Oyster Cult et Chris Isaak, sera ingénieur sonore pour Grateful Dead
et Santana et aidera Stevie Wonder à préparer une compilation.
Son oreille devient redoutable. En 1992, il découvre que les rééditions en
CD des albums de Steely Dan utilisent une copie d'enregistrement de
troisième génération, ce qu'il révélera dans le magazine Billboard.
Mais ce boulot ne satisfait pas sa curiosité intellectuelle. Entre deux
séances d'enregistrement à L.A., il se rend souvent jusqu'à Stanford avec
son ami Sandy Pearlman (ancien imprésario des Clash) pour assister à des
cours de neuropsychologie.
Au début des années 90, dans la jeune trentaine, il retourne pour de bon à
l'école.
«L'industrie de la musique changeait pour le pire, se souvient-il. Les
propriétaires des maisons de disques devenaient des conglomérats qui
faisaient la promotion des disques comme du papier toilette. Il fallait que
j'en sorte.»
Sa porte de sortie, ce fut d'abord l'Université Stanford, où il obtient son
bac en 1992, avant de finalement obtenir son doctorat en psychologie
cognitive à l'Université d'Oregon en 1996.
C'est ce parcours qui a mené Levitin à l'Université McGill en 2000.
«Le choix de Montréal était facile. C'est le centre mondial de la recherche
sur le cerveau et la musique», raconte ce fan d'Ariane Moffatt en nous
accueillant dans sa maison, choisie dans un quartier francophone pour qu'il
puisse apprendre la langue.
L'émotion objective
Son livre, This Is Your Brain On Music, s'adresse
autant aux fans de musique que de neurosciences. Dans une prose limpide et
remplie d'anecdotes, il décortique d'abord la musique - pour paraphraser
Edgar Varèse, une forme organisée de timbre, fréquence, durée, tempo et
autres composantes du son.
Puis il examine comment ces éléments agissent sur notre cerveau.
Certaines de ses découvertes surprennent. Par exemple, la réponse
émotionnelle à une musique est loin d'être purement subjective,
explique-t-il.
«Dans notre labo, un des pianos permet d'enregistrer une interprétation puis
de la modifier selon certains paramètres. On a demandé aux sujets de classer
différentes versions selon leur expressivité. Ils les ordonnaient de la même
façon, de la plus triste à la plus joyeuse ou même fade.»
Levitin s'installe au piano puis entonne Für Elise de Beethoven, d'abord en
collant à la partition, puis en prolongeant certaines notes.
«Les grands artistes jouent avec cela, explique-t-il. C'est leur génie, de
savoir comment rehausser une partition.»
Où se situent les limites de cette objectivité? Un enfant acculturé
percevrait-il la tristesse du Requiem de Mozart?
«Pas exactement, précise-t-il. Une disposition génétique fait que la musique
lente et grave nous semble triste, tandis que la musique rapide et aiguë
nous paraît joyeuse. Mais la réaction aux intervalles et aux majeurs et
mineurs, elle, est culturelle.»
«La preuve, la musique du Moyen-Orient utilise beaucoup les mineurs, mais
elle n'est pas toujours triste.»
Tromper son plaisir
À chaque écoute, le cerveau encode l'information pour
mieux prédire ce qui risque de suivre à une structure musicale particulière.
Souvent, les bijoux de la pop trompent ces attentes avec de légères
variations. C'est une des raisons du succès des Beatles, croit Levitin.
Le même genre de transgression explique aussi pourquoi un peu de dissonance
nous émeut, poursuit-il. «Dans Hey Jude, le piano dissonant crée une
tension instable. On sait que la note ne peut rester là, puis on revient à
la consonance pour résoudre la tension.»
Il saisit sa guitare et commence à jouer Old Man de Neil Young.
«Tu entends la dissonance? L'émotion vient de là. Duke Ellington et Louis
Armstrong jouaient beaucoup avec cela. Mais la notion de dissonance a évolué
avec le temps. Ce qui autrefois semblait dissonant nous paraît maintenant
jazzé.»
Une récente étude de Levitin donne un nouveau sens à l'expression «sexe,
drogue et rock'n' roll».
«On consomme beaucoup la musique comme une drogue, pour se réveiller, se
consoler ou se détendre, avance-t-il. La musique qu'on aime régule
l'équilibre chimique de notre cerveau. Comme le sexe et la drogue, elle
augmente la dopamine relâchée dans l'aire tegmentale ventrale et le nucleus
accumbens, deux régions qui gèrent le sentiment de plaisir.»
«Bien sûr, le cerveau fait la différence entre le sexe et la musique. Mais
cela prouve à quel point nous sommes une espèce musicale.»
Mais réussira-t-on un jour à répondre à la question toute simple: pourquoi
la musique et pas autre chose?
«Je ne sais pas, lance-t-il. Mais ça vaut la peine d'essayer.»
This Is Your Brain On Music, Éditions Dutton, 336 pages.
Pour en savoir plus: www.yourbrainonmusic.com